Transitioning the world through collective intelligence
A Pierre Maraval
Au milieu d'un champ de ruines d'une civilisation ancienne et prestigieuse, se trouve un large espace clos, occupé par des rangées régulières de pierres en ogives, dressées telles de hauts menhirs.
Au pied de chacune de ces pierres, un tailleur de pierre s'affaire à graver des caractères, icônes ou glyphes de toutes formes et de toutes tailles.
Le soleil vient de se lever, et tandis que des gardes ouvrent les accès, un flot de visiteurs munis de brochures, pénètre dans l'enceinte.
Les brochures décrivent dans le détail chaque pierre : son histoire, sa signification, et le travail qu'y accomplit le tailleur de pierre qui s'en occupe. Chacun peut ainsi organiser sa visite comme il l'entend : certains décident de voir le plus de pierres possible, d'autres font une sélection précise et se dirigent sans hésiter vers leur but.
Les pierres ne sont pas l'objet principal de l'attention des visiteurs : elles se ressemblent, et hormis les impressionnants alignements de blocs aussi colossaux, dressés vers le ciel tels les colonnes d'un temple, elles n'offrent, prises séparément, qu'une surface morne et sans grand intérêt.
Les inscriptions attirent un peu plus leur regard, mais la raison véritable de leur présence, ce sont les tailleurs de pierre et leur mystérieux travail. Chaque ouvrier procède d'une manière singulière et utilise des outils particuliers pour graver des signes qui ne se retrouvent sur aucune autre pierre.
Les visiteurs s'approchent des pierres qu'ils ont choisies.
Leurs brochures spécifient que pour chaque halte, un rituel d'une certaine nature doit être exécuté avant d'aborder les ouvriers, sous peine d'être expulsé du lieu. A la description détaillée des pierres est jointe une description du rituel particulier à accomplir lorsqu'on souhaite s'en approcher. Parfois, il s'agit de saluer respectueusement le tailleur de pierre, debout, penché, ou encore à genoux. Ailleurs, les visiteurs sont priés de s'assoir en cercle autour de la pierre, et d'attendre que le tailleur interrompe son travail. Plus loin, on doit interrompre l'ouvrier d'une grande "claque" dans le dos.
Les resquilleurs ne tardent pas à susciter l'intervention des gardes, qui patrouillent sans relâche et connaissent parfaitement les rituels imposés. Lorsque l'oubli semble involontaire, un rappel à l'ordre est formulé. Lorsqu'en revanche l'affront est impudent, l'indélicat est immédiatement traîné sans ménagement jusqu'à la sortie.
Le comportement des ouvriers varie également d'une pierre à l'autre. Certains prennent le temps de soigneusement terminer leur travail avant de s'interrompre pour désigner sans parler certains détails précédemment gravés. D'autres se retournent brusquement pour haranguer les visiteurs, tandis que leurs voisins se lancent dans d'interminables explications sans même ralentir le mouvement de leur maillet. Les plus familiers posent leurs outils, sortent une bouteille et des verres, et trinquent joyeusement avec les nouveaux venus.
La journée passe dans un brouhaha continu. Tandis que le soleil décline, une cloche sonne l'heure proche de la fermeture.
D'un mouvement coordonné, tous les tailleurs de pierre posent leurs outils et se débarrassent de leur blouse. Ils saluent de la tête les visiteurs, mi-amusés mi-étonnés, qui les applaudissent, puis, comme des acteurs se retirant d'une scène sous les ovations, sortent d'un pas rapide.
Les visiteurs amorcent un mouvement pour les suivre. Mais alors que les premiers d'entre eux s'approchent des grilles, ils sont doucement refoulés par les gardes qui entreprennent de fermer l'enceinte.
Alors que le soleil disparaît à l'horizon, des flambeaux s'allument spontanément dans les rangées monumentales.
Les sourires incrédules font place à l'incompréhension, puis peu à peu à l'inquiétude : s'il s'agit d'une mise en scène, elle est particulièrement longue. Et sinon...
La nervosité générale devient tangible. Certains visiteurs martèlent les grilles en hurlant, d'autres tentent en vain de les escalader. De petits groupes se forment afin de tromper l'angoisse en discutant.
Quelques personnes au comportement moins démonstratif s'approchent des pierres et profitent de la situation pour explorer, manipuler les outils. Certains vont mêmes jusqu'à s'approcher de la roche pour corriger, d'un petit coup de burin, un arrondi imparfait ou un sillon pas assez creusé. Peu à peu, ils s'enhardissent au point d'apporter leurs propres ajustements, puis finalement de créer de nouveaux signes, se laissant guider par l'inspiration du moment.
Entraînés par l'exemple, et n'ayant pas d'autre alternative pour occuper leurs esprits agités, tous revêtent blouse et trousse à outil et se mettent au travail.
Ponctuant une nuit de labeur silencieux, le soleil réapparaît.
Tandis que des gardes ouvrent les accès, un flot de visiteurs, munis de brochures, pénètre dans l'enceinte...
clement philippe commented on Christophe CESETTI's group TheTransitioners in Paris IdF (France)
Yves Tairraz posted a status© 2012 Created by TheTransitioner.org.
You need to be a member of THETRANSITIONER to add comments!
Join THETRANSITIONER