A Sylvie
Avez-vous vu la grande muraille de Chine ?
Je veux dire : vu, de vos yeux, face à face, front à front, matière contre matière, chair contre pierre, pas avec les yeux de l'esprit comme nous aimons imaginer que furent les Merveilles du Monde ?
Je n'ai pas eu cette chance.
Je ne connais de cet édifice que les photos disséminées ça et là dans les magazines.
Mais la muraille que j'ai vue, comme je vous vois tandis que vous lisez ces lignes, est plus réelle encore, et plus puissante que toutes les murailles jamais construites de main d'Homme.
Laissez-moi vous la décrire.
Il est, comme il sera de nouveau chaque fois que nous le dirons ainsi, un mur, un de ces murs dont on connaît le début, mais dont la fin se perd au delà d'un improbable horizon. Un de ces murs qui sépare deux espaces dont l'un est très vert et humide, l'autre plutôt aride et sec.
Il monte sur le dos d'une colline et disparaît au lointain. Sur son faîte, des "écailles" comme celles d'un homard ou d'une langouste.
Au début du mur, les écailles se prolongent par une tête de chien - de basset - blanche, marron et noire.
Un chien à corps de serpent, un serpent tout en larges écailles, solidaire du mur qu'il chevauche.
Régulièrement, des gens marchent vers le début du mur et le longent, soit à droite, soit à gauche.
Ils passent sans faire grand cas du chien-serpent qui les regarde passer, tente de les suivre du regard en tournant la tête autant qu'il le peut (c'est à dire très peu), et tente même de grogner pour se faire remarquer.
Le chien est infiniment frustré qu'on ne le voit pas, qu'on ne le remarque pas : il en veut aux passants, à sa condition, à tout ce qui le fait ce qu'il est, seul en haut de ce mur sans fin !
Arrive un homme qui se dirige droit vers l'arrête du mur et la tête de chien.
L'homme s'arrête et observe.
Le chien est embarrassé et mal à l'aise, il détourne son regard.
L'homme est muni d'un grand pot de peinture noire et d'un large pinceau.
Il commence à peindre l'arrête du mur, du bas vers le haut. Arrivé en haut il continue et barbouille entièrement de noir la tête du chien qui ne peut s'en défendre.
Puis il regarde son oeuvre un instant, pose son pot de peinture noire, sort de la poche de sa veste un petit pot de peinture blanche, et de sa poche intérieure un petit pinceau. Il fait deux petites tâches blanches à l'endroit des yeux du chien qui s'est calmé, presque comme statufié.
La tête du chien est désormais toute noire, avec deux yeux blanc dont l'aspect vitreux évoque ceux de l'Aveugle mythique.
Satisfait, l'homme repart d'où il est venu, emportant avec lui une barrière qu'il avait posée non loin de là pour interdire le passage.
Des gens recommencent à passer et à s'engager le long du mur.
Mais cette fois, dès que l'un deux passe près de la tête du chien, ce dernier prononce une phrase : un oracle, un avertissement, chaque fois quelque chose de très personnel que le passant reconnait immédiatement comme s'appliquant à lui-même et prophétisant une menace ou une circonstance très vraisemblable.
Choqués, fascinés, de nombreux passants s'arrêtent et viennent se placer devant la tête du chien, attendant d'autres bribes pouvant éclairer leur avenir incertain.
Tout à son rôle solennel, transformé par l'onction pigmentaire, le chien ne peut cependant s'empêcher, dans un recoin de sa conscience, de s'enorgueillir de l'intérêt nouveau qu'on lui porte.
Brusquement, alors que le petit groupe ainsi formé atteint quelques dizaines de personnes, le chien ferme les yeux et se tait. Les nouveaux passants ne suscitent plus les oracles que le groupe guette avec anxiété et ils continuent leur chemin, se moquant de cet attroupement incongru.
La colère monte parmi ceux qui se sont arrêtés : de qui se moque-t-on d'ainsi profiter de leur vulnérabilité ? De les appâter par des phrases sibyllines pour ensuite les laisser sur leur soif ?
Certains osent même se munir de cailloux qui traînent ça et là et les lancer à la tête du chien qui ne réagit pas.
L'un d'eux, qui porte une machette à la ceinture, s'en saisit et s'approche.
Aidé par deux acolytes qui lui font la courte échelle, il attrape la tête du chien et d'un geste sûr de sa machette, la tranche au niveau du cou.
Puis il se détourne et fanfaronne au milieu des acclamations et des chants de victoire du groupe, brandissant la tête inanimée.
Mais du cou à vif jaillit à flots un sang rouge, épais, qui se répand sur le sol, formant une flaque, puis une mare dont les bords s'élargissent rapidement jusqu'aux talons des derniers à avoir suivi l'assemblée frénétique. Dès que le liquide brûlant atteint les retardataires, le sol se dérobe sous les pas de ces derniers qui basculent et sont immédiatement engloutis dans les flots vermillons. La mare de sang continue de s'étendre pour former un petit lac : tous ceux qu'elle touche y disparaissent violemment, les autres fuient pour y échapper.
En tête du groupe, l'homme à la machette caracole toujours, son trophée à la main... mais la tête de chien devient de plus en plus lourde. Il n'a pas remarqué qu'elle grossissait, presque à vue d'oeil...
Lorsqu'enfin il s'en aperçoit, effrayé, il la lance par terre.
A peine la tête a-t-elle touché le sol, qu'elle s'y ancre, y prend racine, y développe par le bas un corps qui semble jaillir de la poussière.
Bientôt une créature immense, sorte de centaure à la tête de chien, martèle le sol de ses sabots en poussant un cri terrible, poursuit puis dépasse les fuyards, les empêchant de s'éloigner des bords du lac de sang.
Sa peau noire se déchire tandis que ses yeux blancs, lumineux, se rouvrent. A travers les lambeaux de peau se démasque une lumière intense, insoutenable.
Des yeux jaillissent six rayons qui frappent six des hommes et femmes alentour. Ces derniers, soulevés de terre par cette énergie inconnue et terrifiante, se métamorphosent : leurs corps grandissent et se fortifient, leurs visages s'adoucissent et prennent des traits divins, des cornes et des sabots leurs poussent sans compromettre l'harmonie de leurs silhouettes.
Lorsque les rayons se dispersent, les six "élus" sont reposés doucement au sol. Le centaure a disparu, consumé de l'intérieur. Le lac de sang a absorbé ses dernières victimes, et les six survivants se retrouvent les pieds dans le liquide épais et chaud qui ne semble pas les affecter. Le sang a cessé de s'écouler de la blessure de ce qui était le chien-serpent, comme si le corps du serpent avait été entièrement vidé.
Se penchant, ils recueillent un peu de sang dans leurs mains en coupe et en boivent une gorgée. Le reste se transforme dans leurs mains en une eau pure qu'ils laissent couler à leurs pieds ; cette eau transforme à son tour tout le lac qui devient cristallin.
Ils s'assemblent près de l'arête du mur et, unissant leurs efforts, la font osciller, de plus en plus largement, jusqu'à ce qu'elle s'effondre du côté le plus vert. Parce que les écailles du chien-serpent sont solidaires les unes des autres, le mouvement se propage au reste du mur qui s'effondre de proche en proche, comme une vague se brise sur la plage, ne laissant au sol que des fragments de pierre blanche qui forment un chemin.
Les passants qui, au loin, avaient déjà atteint le haut de la colline, se sont retournés pour assister à la scène. Curieux, attirés par la pureté de l'eau du lac, et voyant le chemin ainsi créé, ils s'y engagent et s'approchent des six créatures qui les accueillent avec un sourire infiniment doux. Les créatures les invitent à boire un peu de l'eau du lac, la leur proposant même dans le creux de leurs mains.
Ceux qui boivent sont envahis d'un calme et d'une paix qui stoppe le cours de leurs pensées et décuple leurs sens. Ils repartent avec gratitude, en humant et appréciant le moindre souffle de vent.
You need to be a member of THETRANSITIONER to add comments!
Join THETRANSITIONER