THETRANSITIONER

Transitioning the world through collective intelligence

A Yohann

Quelque part dans le monde des Rêves, si proche et si lointain et, pour qui l'explore, tout aussi réel que notre monde matériel, vit une tribu. Plongés en permanence dans une semi-pénombre, ils ne connaissent de la lumière qu'un éclat qui fuse par dessus un immense mur, massif et imposant, dont leur territoire est ceint, et dont la révolution rythme leurs vies.

Nous, qui n'avons même qu'un peu voyagé, connaissons la lueur intense et chaleureuse du soleil rasant. Nous pouvons imaginer l'envie de la suivre tout autour du monde, dans une sorte de jour sans fin. Mais pour ceux-là qui n'ont jamais connu d'autre terre que celle de leur enceinte feutrée la lumière est un simple attribut du mur, et la possibilité d'un ailleurs, d'un "autre côté", ne les a jamais effleurés.

Pour l'un d'eux cependant... le mur est un mystère.

Les autres le nomment Fuhtu'Na, qu'ils raccourcissent le plus souvent en Fuh, et qu'ils prononcent Fou non sans malice.

Fuh est curieux de nature : jamais satisfait d'une explication partielle, il questionne inlassablement les gens et les choses. Et le mur, la lumière en haut du mur sont depuis déjà bien des cycles au centre de ses préoccupations, attisées par les réponses laconiques qu'apportent les anciens à ses interrogations.

-- La lumière a-t-elle jamais été plus brillante ? -- La lumière est ce qu'elle a toujours été.

-- Si la lumière que nous mettons dans nos lampes vient de l'huile que nous produisons, la lumière du mur vient-elle aussi de l'huile, et qui la produit ? -- Le mur et la lumière sont inséparables, ils sont notre tout. Nos lampes ne sont que des imitations opportunes de leurs qualités infinies.

-- Pourquoi la lumière semble-t-elle tourner avec le mur, alors que les pierres du mur, elles, ne bougent pas ? -- La lumière est la respiration du mur, elle est notre vie et notre respiration première. Comme l'air qui rentre et sort de notre poitrine, elle circule.

-- Qui a jamais escaladé le mur pour voir la lumière de plus près ?

Cette dernière question, plus que les autres, provoque selon ses interlocuteurs l'effroi ou la colère, et justifie pour tous le surnom de "Fou" qu'ils crachent dans un souffle sonore telle une conjuration.

Mais il est des questions trop brûlantes pour être simplement posées : Fuh se décide finalement à chercher lui-même les réponses qu'il désire.

Alors que la lumière est la plus forte au dessus de la partie du mur la plus irrégulière, la plus endommagée par le temps, il escalade les pierres saillantes et passe la tête au dessus du rebord.

Ce qu'il voit le laisse pendant un long instant dans un silence révérencieux. Les yeux écarquillés, la bouche entrouverte, il admire un champ immense qui s'étend sous ses yeux à perte de vue.

Les épis de blé dorés sont couronnés de perles de lumière éblouissantes qui capturent et amplifient la lumière du soleil rasant. Le soleil lui-même, énorme portion de disque rouge écrasée sur l'horizon, l'inonde de ses rayons chauds et pénétrants.

Bien qu'ayant choisi une heure à laquelle les environs sont déserts, Fuh ne tenant plus crie son émerveillement : sans relâche, il appelle les autres à venir témoigner de ce phénomène étrange et fascinant, tant et si bien que plusieurs membres de la tribu, enhardis par son exemple, s'approchent et commencent à escalader à leur tour le mur que Fuh chevauche déjà.

Fascinés, les plus jeunes et les plus hardis sautent de l'autre côté du mur et approchent doucement leur visage des épis les plus proches comme pour sentir les reflets lumineux jouer sur leur peau.

Mais lorsque certains prennent le risque de s'éloigner, s'immergeant dans la masse ondulante des graines de lumière, leur ébahissement se transforme très vite en stupeur inquiète puis en angoisse terrible. Le contact des graines devenues chaudes comme la braise est insupportable. Quelques uns manquent de s'effondrer et sont secourus par leurs camarades qui les ramènent à la sécurité du mur.

Pendant ce temps Fuh, insouciant, ne raisonnant plus, a pénétré loin dans le champ. Ce ne sont pas les perles lumineuses qui l'intéressent mais l'immensité de ce qui est au delà, et le vent qui joue avec les épis et qui caresse son visage, le nimbant d'un tourbillon d'étincelles virevoletantes.

Déjà il forme le voeu de respirer ces terres inconnues.

Puis il pense aux membres de la tribu, au village, et alors qu'il fait demi-tour une bouffée de tendresse l'envahit.

S'approchant du mur qui à force d'être escaladé s'est un peu affaissé sur quelques pas, il saisit quelques pierres et les dispose amoureusement au sol, à quelque distance, affirmant ainsi les nouvelles limites de l'enceinte. Quelques épis de lumière passent à l'intérieur du périmètre de cet autre mur symbolique dont la forme douce et courbe le fait sourire.

Puis il se glisse par la brèche de l'ancien mur, et découvre que les rayons du soleil pénètrent désormais à l'intérieur et baignent le village d'une lueur jusqu'alors inconnue.

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