"Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à voir
de nouveaux paysages mais à voir avec de nouveaux yeux."
Marcel Proust
Géographie du corps vivant
Adolescente, je voulais devenir hôtesse de l’air. Certes, les avions me fascinaient, mais ce qui m’émerveillait le plus était d’aller à la découverte du globe. Cet engouement est certainement venu de ces interminables voyages réalisés en France, avec mes parents à la recherche d’une maison de vacances, plus précisément une ruine. J’ai avalé des kilomètres, dans mon siège pour enfant, à l’arrière de la voiture, le nez collé à la vitre. L’Hexagone, je l’ai fait de long en large. Et je me souviens de cet hardent désire de toujours vouloir savoir ce qui se trouvait derrière la colline, là-bas, au-loin, ou ce qui se profilerait après ce virage, ou encore en-haut de cette interminable montée. Plus tard, l’environnement géographique qui m’entourait ne me suffisait plus. Je voulais découvrir le monde, connaître de nouveaux paysages et voir ce qu’il y avait plus loin, là-bas après l’océan, au-delà de cette ligne parfaite, l’horizon.
J’aurais pu avaler des livres remplis d’images ou lire des récits de voyage afin d’étancher ma soif de nouveaux paysages et de nouvelles connaissances sur le monde. Je ne l’ai pas fait. Ce que je voulais, c’était le voyage en trois dimensions. Ne pas seulement voir un sommet mais le faire, vivre les creux et les bosses, s’enfoncer dans la jungle ou expérimenter les remous de l’océan. J’avais envie de vivre la découverte. J’avais envie que tout mon corps y participe. Mes premier périples sans mes parents - comme une grande – ont été des camps pendant mes vacances d’été. Avant d’arriver sur le lieu du campement, on devait marcher trois ou quatre jours. L’exploration de nouvelles contrées est certainement un de mes meilleurs souvenirs d’enfance. On en avait plein la vue, mais ce qui me plaisait le plus c’était d’éprouver les différents paysages, de sentir toutes mes cellules vibrer au diapason de chaque nouveau décore. Plus tard, lorsque j’étais encore un peu plus grande, j’ai pu réaliser mon rêve. Je suis allée voir ce qu’il a derrière l’horizon. Et voilà, un, deux, trois voyages. Tous m’ont fait vibrer et tous m’ont donné des tonnes de souvenirs.
Lorsqu’on réalise son rêve, ou un de ses rêves, à priori le bien-être et le bonheur s’installe, tout du moins pour un moment. Pour moi, très rapidement, l’inverse se produisit. Malgré toutes ces belles expériences, qui certes m’apportèrent beaucoup, le vide et une sensation d’être étrangère à moi-même prenaient de plus en plus de place. Je ne savais pas trop quoi faire. Puis, petit à petit, je compris qu’il fallait arrêter de vouloir à tout prix faire vivre à mon corps de nouveaux paysage et laisser mon corps me faire vivre les siens.
L’anti-gymnastique. C’est ça ! La boussole qui permet de faire un voyage dans la géographie du corps, qui permet d’aller au travers des dimensions de son propre corps. Quel outil magnifique ! Cette dernière année a été un perpétuel voyage ; voyage au fond de mes vallées, au sommet de mes montagnes, dans mes zones en conflits, tel un reporter de guerre ! Voyages au travers de cités perdues, dans des zones arides et d’autres plutôt marécageuses. Et au fur et à mesure, la cartographie de mon corps se redessinait. Et le plus étonnant, c’est que ma représentation du corps continue à être redessinée. Elle est en éternel mouvement. Des découvertes sont constamment réalisées ; l’espace s’agrandit et les paysages s’embellissent. Quel périple ! Je ne vais pas rentrer de si tôt !
Parallèlement, mon envie de pouvoir accompagner ceux et celles qui le désirent dans un tel voyage, ne cesse d’augmenter. Finalement, ne suis je pas entrain de devenir une hôtesse de l’air ? Le travail du praticien ressemble étrangement à celui d’une stewardess : accompagner les voyageurs, leurs donner les informations nécessaires au bon déroulement du vol et pas plus, être là en cas de nécessité, rassurer si le besoin se présente et observer ! Voici la vision du rôle du praticien qui s’est développée chez moi au cours de ces derniers mois. Maintenant, je désire faire un maximum d’heures de vol afin de devenir une hôtesse de l’air chevronnée !
Aussi, je désire organiser des vols exclusivement pour les adolescents. Mon expérience me pousse à aller dans ce sens. A l’âge de 12 ans, j’ai eu la chance de rencontrer une très grande stewardess. Avec elle, j’ai débuté le voyage d’exploration de mon corps. Elle m’a accompagnée durant deux ans. Puis, dix ans plus tard, lorsque je mes suis trouvée perdue, j’ai su vers quoi me raccrocher. Comme un poulpe égaré sur la plage qui retourne droit à la mer, j’ai su revenir à moi-même et non pas continuer à chercher des réponses à l’extérieur, tout autour de moi. Je pense que le travail réalisé dix ans auparavant y a fortement contribué.
Je ne vous apprends rien, l’adolescence est une période de constants changements, mouvements, remous et questionnements. Ce n’est pas vraiment des réponses que je cherche à apporter aux adolescents, ni de les sortir de la tempête d’ailleurs, mais plutôt de leurs permettre, pendant ce temps de révolution, de créer à l’intérieur d’eux-mêmes des espaces, comme des refuges où ils peuvent avoir pied, où ils se sentent en sécurité. Qu’ils puissent découvrir qu’ils ont le pouvoir de créer leurs zones de paix et de bien-être, ainsi que les chemins menant à ces repaires. Ceci dans le but qu’en cas de gros naufrage, tous aient la liberté de se raccrocher soit à des bouées situées autour d’eux, soit à leurs propres bouées ou encore aux deux, mais qu’ils aient le choix !
D’une manière plus large, c’est aussi vouloir participer à un retour de la responsabilité en matière de santé. Encore une fois, je ne vous apprends rien, le système dans le quel nous évoluons, ici, dans la partie dite "évoluée" de la planète, et plus spécifiquement le système de santé - sécurité sociale et assurances - a globalement amené les individus à se déresponsabiliser en matière de santé. Au travers du travail en anti-gymnastique, j’espère pouvoir contribuer à un retour d’une certaine responsabilité de chacun face à sa santé physique et psychique. Quel programme !
Voilà en grandes lignes mes différentes directions de vol !
"Certains pensent qu'ils font un voyage, en fait, c'est le voyage qui vous fait ou vous défait."
Nicolas Bouvier
Pour en savoir plus, lire l'ouvrage de Thérèse Bertherat "Le repaire du tigre" disponible gratuitement sur le lien suivant :
http://www.antigymnastique.com/revuedepresse/Livres/LE%20REPAIRE%20DU%20TIGRE.pdf
You need to be a member of THETRANSITIONER to add comments!
Join THETRANSITIONER